Le départ de mon père a certainement tout provoqué. A cette époque, j’étais assistant de fouilles archéologique sur un site olmèque en Amérique du sud. Pour me prévenir, un messager avait couru sur trente cinq kilomètres depuis la ville la plus proche du camp où je me trouvais. Le lendemain, j’étais en France.
Mon père eut droit aux adieux de la nation et un corps militaire était présent, carabine en main. Une foule monstre dans une petite église, ma mère était fière de son coup. Pour les personnes à l’extérieur, il pleuvait ce jour-là. Toute la famille était réunie, ainsi que des gens venus de Russie, d’Amérique comme du Japon. Mon père avait travaillé pour eux durant des années dans le domaine spatial. Il était architecte de bases militaires spécialisée dans le domaine de “s’envoyer en l’air„ , des structures qui jonchaient les sols Russes et Japonais. Les peu de fois ou l’on se voyait ; ces fois-là, je peux d’ailleurs les compter sur le bout de mes doigts (sept fois en vingt ans) ; il ne disait rien sur son travail, rien sur sa vie là-bas. Il rapportait parfois quelques photos, et des objets-souvenirs, ah !, les objets- souvenirs ; ceux que l’on achète dans des magasins pour se dire que l’on n’est pas égoïste ; chacun de nous trois en ont eu. Tous différents. Léo, le petit dernier, recevait, à tous ses anniversaires ou fêtes mercantiles, des têtes de buddha ou bien des bâtons d’encens. Karen, elle, se voyait affublée de cadeaux technologiques dernier cri, pour l’époque du moins. Notre père, de son haut statut, côtoyait les plus grands de l’Asie, et ainsi, il s’était fait des amis “portes-monnaies„ ; de ses amis qui n’en ont jamais assez et qui en veulent toujours plus. Ainsi, donc, s’était-il fait ami avec le patron de Sony. Et oui ! C’est ainsi, aussi, que Karen, ma petite sœur qui avait comprit le manège de notre père dès son adolescence, acceptait de prendre pour père l’homme qui lui envoyait des cadeaux, à condition qu’ils soient, bien sur, à la pointe de la technologie. Ma sœur maitrisait, à 12 ans, l’art de faire du chantage ! Mais un chantage bien pesé puisqu’il équilibrait, tant bien que mal, l’absence de ce géniteur si distant.
Mes cadeaux à moi étaient bien plus différents, puisqu’une semaine avant chaque vacances scolaire, nous recevions quatre billets d’avion pour de différentes destinations. C’est ainsi ; au bout du huitième voyage, après que nous eûmes visités de toutes parts l’Egypte, l’Arabie-Saoudite, l’Australie, la Laponie, et j’en passe ; que nous découvrîmes tous, émerveillés, les splendides temples mayas et olmèques pour lesquels j’étais tombé éperdument amoureux. C’est la seule chose qui maintient l’amour que j’ai pour mon père, cette porte ouverte qu’il m’a donné sur le monde, sur la découverte de toutes choses. Ce que l’on peut être matérialiste parfois, aimer des objets, des endroits que l’on s’approprie. J’ai poursuivi une formation en archéologie sur Paris. Dès que j’ai parlé de mes projets au père, il en fut ravi et il savait que ma vie allait changer à partir de ce choix. Je lui dois simplement le fait d’être ce que je suis. D’ailleurs, et cette réflexion mérite d’être soulignée, il a fait de nous trois, de ses trois enfants, ce qu’il voulait que l’on soit. L’explication est simple, c’est par les cadeaux qu’il nous faisait que sont nées nos envies et s’est écrit presqu’instinctivement nos destins.
Regardez mon frère, il recevait des têtes de buddhas, et chaque année, sa chambre se voyait ajoutée d’un mobilier ou de plusieurs objets bouddhistes. Aujourd’hui, il est moine à lamaserie Yonghe, à Pékin.
Regardez ma sœur, elle collectionnait les dernières technologies asiatiques, et arrivait à exercer un sacré chantage sur le père. Aujourd’hui, elle est vice présidente d’une multinationale d’électroménager.
Et moi qui n’avait pour cadeau que ces billets d’avions, dès qu'il sut mon but, il ne m'en donnait qu'un pour moi en destination pour l’Amérique centrale, pour mieux l’explorer et comprendre la complexité de la civilisation aztèque.
Notre père a façonné notre avenir à distance. Comment a-t-il pu le faire, cela? Il y a encore quatre ans, je n’en savais rien, mais maintenant je saisi mieux. Là je m'éloigne, je vais donc, cher lecteur, commencer par le début.
L’enterrement de mon père fut un moment émotionnel fort, pour nous, ainsi que pour la famille et les amis. La seule personne qui ne pleurait pas était ma mère. Son regard ne reflétait rien, son visage n’émettait aucune expression, sa bouche fermée et sa respiration calme ne m’inspirait rien de très bon.
Mon frère est allé prononcé le discours funèbre, il avait gardé son habit de moine bouddhiste, une grande robe marron-jaune. Les larmes dans la voix, il dit : « Mon père, vous n’êtes certainement pas aux cieux. Vous êtes en face de moi, mort, éteint, et je suis sûr qu’aujourd’hui est la première fois que vous voyez toute votre famille réunie. Mes mots sont durs, pour tous, mais surtout pour moi, mon frère et ma soeur. L’homme qui est dans ce coffre de bois est quelqu’un qui a vécu loin de nous tout le long de sa vie, loin de nous tous dans cette salle. Il a bien sur pensé à chacun de nous, pour certainement se donner bonne conscience, ni plus ni moins. Je vis à Pékin depuis treize années, et j’y ai découvert que notre père, votre fils, prêtre, votre ami ou votre parent pour tous ceux dans cette salle, j’y ai découvert que cet homme dans ce coffre de bois avait une relation depuis les premières années de son départ et ce jusqu’à la fin. Cette femme est dans cette salle. Je ne lui en veux pas d’être venue, j’en veux à cet homme dans ce petit coffre de bois qui nous a tous pris pour des dates d’anniversaires ou pour un souci de bonne conscience ! »
La salle était interdite, muette.
Soudain, le glas résonna au dessus de notre tête, couvrant les cris d'insurgés, couvrant les pleurs et les insultes, couvrant même le mutisme
du mort lui-même et la fuite de la maitresse découverte. Ma sœur et moi savions ce que Léo allait dire. Nous ne bougions pas, nous n’exprimions rien. Même pas
une once de regret.


